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   Après avoir remis l'enfant à Manon, Elisabeth comprit qu'elle ne pouvait plus retourner au château d'Ethyria. Les espions du duc avaient certainement eu vent depuis longtemps qu'elle s'occupait régulièrement de la petite Edwyna. Si jamais elle s'aventurait à entrer dans la capitale, elle savait qu'à tout instant elle risquerait d'être arrêtée, elle devrait sans doute subir la question afin d'avouer où l'enfant était cachée, elle serait jetée en prison ou pire, exécutée sur l'échafaud. Elle prit donc la direction du village de Naryth situé à une cinquantaine de lieues à l'est d'Ethyria. Maintenant que la petite princesse était en sécurité à Ilos, elle irait rejoindre son frère et y serait en sûreté, loin des malfaisants sbires du duc de Roncenoir.

   Les premières journées d'Edwyna à Ilos - nous l'appellerons désormais Roswyn, nom que lui donna Manon - furent non seulement difficiles pour l'enfant mais aussi pénibles pour son entourage. En effet, Roswyn pleurait souvent, et ce, de jour comme de nuit. Certaines de celles-ci, elle s'éveillait en sursaut et se mettait à pousser des cris qui réveillaient toute la maisonnée. Cela irritait Jeanjean, qui avait du mal à dormir une nuit complète et manquait de repos, le dur labeur des champs le fatiguant énormément. Souvent il reprochait à son épouse l'adoption de Roswyn pour laquelle il avait à peine été consulté.

   - Cet enfant va me rendre fou, je n'arrive plus à dormir la nuit et je suis à bout de forces, il faut faire quelque chose pour la calmer.

   - Encore un peu de patience, répondait sa femme, cela ne durera plus très longtemps et elle va vite s'habituer à sa nouvelle famille. Nos deux aînés ne demandent qu'à jouer avec elle.

   Effectivement, le temps passant, Roswyn sembla adopter sa nouvelle famille un peu plus chaque jour. Elle ne pleurait plus qu'en de rares occasions, passait ses journées à jouer avec ses nouveaux frères et sœurs qui voulaient tous aider leur mère à s'occuper de la petite dernière, âgée d'un an maintenant.

   Au château d'Ethyria, le duc Norbert avait fait arrêter les recherches de la petite princesse Edwyna, rétorquant que ses hommes avaient autre chose à faire que de poursuivre un enfant dont nul ne savait ce qu'il était advenu. Souvent, quand un de ses conseillers lui disait que la petite princesse, qui avait échappé au massacre, pourrait un jour se dresser contre lui, il tonnait :

   - Et que veux-tu qu'un enfant, une fille de surcroît, puisse me faire, triple idiot ? Je vais bientôt être couronné roi et cette couronne crois-moi, personne ne l'enlèvera de ma tête. 

   Au fil du temps, Roswyn s'épanouissait. Elle venait d'avoir six ans et s'apprêtait à entrer à l'école du village. Très vite, elle étonna son professeur et ses camarades par son intelligence, son ouverture d'esprit et une soif inassouvie d'acquérir de nouvelles connaissances. Tous étaient également subjugués par son art de déclamer et de raconter des histoires. Cela, c'était le côté positif de l'enfant car il y avait également un autre côté qui lui apportait souvent de la désapprobation de la part de ses éducateurs.

   Elle était têtue et tenace, ne craignant nullement de se lancer dans des bagarres où habituellement, seuls les garçons s'activaient. Plus d'une fois elle était rentrée à la maison avec des marques de coups sur le corps ou la figure. Malgré cela, elle avait même souvent le dessus sur certains de ses camarades, parmi les plus robustes, et elle n'hésitait pas, quand l'occasion s'en présentait, de rosser un garçon de son âge.

 

                                                  Elle n'hésitait pas, quand l'occasion s'en présentait, de rosser un garçon de son âge.

 

 

*   *   *

 


   Les années passèrent. Roswyn vécut une enfance heureuse au sein de sa famille, dans la chaumière de Jeanjean. Mais un jour, celui-ci décéda malencontreusement des suites d'un accident tragique : un taureau avait piétiné le fermier alors qu'il tentait de le rentrer dans l'étable. Roswyn avait alors dix ans. Ce fut un véritable désastre pour toute la famille. Manon dû vendre les deux vaches et le taureau de la ferme pour en tirer un peu d'argent afin de subvenir aux frais occasionnés par la disparition de son mari et de continuer à nourrir la famille pendant quelques temps. Par la suite, elle entra comme aidante chez une couturière d'Ilos où elle gagna juste de quoi donner à manger aux enfants. Heureusement, son amie Elisabeth, qui ne craignait plus de voyager maintenant, était venue lui rendre visite et avait apporté un peu d'argent ainsi que des vivres et des vêtements pour les enfants. Elle resta quelques temps à Ilos puis retourna à Naryth en promettant à Manon de lui faire parvenir de temps à autre une charrette chargée de vivres et de biens divers, après tout, elle lui devait bien ça.

   Roswyn venait d'atteindre l'âge de seize ans. Elle était devenue une très belle jeune fille avec de longs cheveux blonds qui lui tombaient sur les épaules. Jusqu'ici, Manon ne l'avait conduite que deux ou trois fois dans la capitale Ethyria, et encore avait-elle attendu quelques années avant que l'enfant n'y fasse son premier voyage. Le duc Norbert s'y était fait sacrer roi par la force, bien qu'il ne fut pas en possession du sceptre d'Aziza, symbole de la royauté divine. En effet, en Meruvia, depuis l'établissement du premier roi, le souverain devait être porteur du sceptre de la déesse afin que celle-ci lui permette d'asseoir l'autorité royale sur tous les vassaux et sur le peuple. Or, depuis l'assassinat du roi Ethan, le sceptre avait disparu et ne fut retrouvé nulle part, ni dans le château, ni dans la ville. Le peuple très mécontent racontait que la déesse Aziza était venue reprendre son sceptre suite au meurtre d'Ethan mais le nouveau roi n'en avait cure. Il faisait régner l'ordre par la terreur et par le crime.

   Roswyn avait une envie folle de retourner à Ethyria. Elle avait très peu parcouru la ville jusqu'ici et désirait ardemment la découvrir un peu plus. Elle se souvint que lors de son dernier voyage dans la capitale deux ans plus tôt, elle avait senti son cœur s'accélérer en regardant le château de loin, une certaine émotion s'était subitement emparée d'elle sans qu'elle ne sut pourquoi. Après quelques demandes répétées à sa mère Manon, celle-ci consentit enfin à accéder à la demande de la jeune demoiselle et c'est ainsi qu'un beau matin, mère et fille prirent la direction de la capitale dans une charrette à bœufs conduite par un paysan d'Ilos.

 Le voyage fut rapide, à peine deux lieues en effet séparaient Ethyria du village. A l'entrée d'Ethyria, Roswyn laissa éclater sa joie à la vue de quelques nouvelles splendides constructions dont certaines d'entre-elles comptaient même jusqu'à deux ou trois étages. Le devant de la plupart de celles-ci était fleuri en buissons multicolores et tout dans ces habitations, dénotait la richesse et l'opulence.

   - Mais c'est magnifique, s'écriait la jeune fille, ces demeures sont nouvelles... Quelle beauté!

  - Ne te laisse pas impressionner par ces bâtiment, répondit Manon, ici n'habitent que certains hauts conseillers de la cour de Norbert. Les hommes les plus riches d'Ethyria logent dans ces maisons mais dans les bas-quartiers de la ville, par derrière le grand marché, tu ne trouveras que de tristes chaumières habitées par la plus grande partie de la population. C'est là que la misère règne en maître et le roi y a confiné tous ces pauvres hères. Les gardes de la cité y font souvent irruption et maltraitent sans cesse les malheureux qui y vivent.

   - Mais c'est injuste, mère, répondit Roswyn tout attristée, si j'étais reine je ne désirerais que le bonheur de tout mon peuple.

   Manon regarda sa fille en souriant puis s'aperçut que la charrette arrivait au grand marché.

   - Je vous reprendrai cet après-midi, la mère, lui dit le paysan qui les avait emmenées, quelques transactions à régler puis on rentrera à Ilos.

   Manon vendit quelques robes qu'elle avait elle-même confectionnées et acheta quelques maigres provisions avec l'argent récolté. Le regard de Roswyn courait çà et là, tantôt émerveillée, tantôt quelque peu déçue. Les achats effectués, la jeune fille se mit à insister fortement auprès de sa mère pour aller jeter un coup d'oeil dans les bas-quartiers. Manon acquiesça sans formuler de résistance, tant que Roswyn ne demandait pas à se rapprocher du château...

   Les bas-quartiers étaient bien tels que Manon les avait décrits à la jeune fille. Au détour d'une étroite ruelle, un garde de la ville, esseulé et ivre sans doute, s'en prenait méchamment à un vieil elfe qui pourtant semblait très calme et très posé.

   - Fiche le camp d'ici, peau blanche, et avant que je ne te rosse ! Les Blanpeaux ne sont pas les bienvenus à Ethyria !

   N'écoutant que son bon cœur, Roswyn se précipita vers l'homme ivre et menaça de le corriger s'il ne laissait pas l'Elfe tranquille. Le garde se retourna et se mit à rire en regardant la jeune fille.

   - Va donc te réfugier dans les jupes de ta mère, hé, fillette, si c'est une gifle que tu cherches, tu vas la recevoir...

   Le soulard avait à peine terminé sa phrase que tout irritée, Roswyn se lança sur lui et l'envoya cuver son vin au coin de la ruelle d'un coup de poing bien placé entre les deux yeux. Manon était terrifiée, regardant tout autour d'elle pour voir si d'autres gardes de la ville n'étaient pas en patrouille dans le coin mais à sa grande satisfaction, personne n'avait remarqué la scène.

   Pendant ce temps, le vieil Elfe fixait profondément Roswyn de son regard clair et un léger sourire se dessina sur ses lèvres.

   - Je te remercie pour ton intervention, jeune fille, sache cependant qu'elle n'était pas nécessaire, lui dit-il avec un calme presque déroutant.

   De nouveau, il fixa longuement Roswyn de ses yeux inquisiteurs et demanda :

   - Quel est ton nom, dis-moi ?

   - Je me nomme Roswyn et j'habite à Ilos.

   - Roswyn, murmura-t-il comme en se parlant à lui-même, Roswyn...

   - Eh bien, jeune fille, il faudra que tu viennes me rendre visite un de ces jours, j'aurai un cadeau pour te remercier. Je demeure dans une chaumière au milieu de la forêt de Nooren, à une dizaine de lieues d'Ilos. Tu demanderas au vieux Gunther de te conduire, c'est une vieille connaissance. Tu n'auras qu'à lui dire : ''L'Elfe Aethelwyn désire me recevoir dans sa demeure''. N'oublie pas mon nom, Aethelwyn.

   En moins de temps qu'il n'en fallut pour le dire, le vieil Elfe avait disparu, laissant la mère et la fille toutes deux complètement éberluées.

 

 

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